1. Introduction et principes généraux :
La chirurgie du prolapsus génital par voie haute a pour objectif de restaurer une anatomie pelvienne normale et de corriger les anomalies fonctionnelles associées (urinaires, digestives, sexuelles) tout en assurant une pérennité des résultats à long terme.
– Standard de référence (Gold Standard) : La sacrocolpopexie / promontofixation par laparoscopie (conventionnelle ou assistée par robot) constitue le traitement de référence pour la correction des prolapsus de l’étage moyen (apical), souvent associés aux étages antérieur (cystocèle) et/ou postérieur (rectocèle).
– Évolution moderne :
. Abandon de la laparotomie systématique au profit de la cœlioscopie mini-invasive.
. Abandon des matériels tressés (Mersylène®) au profit de prothèses macroporeuses monofilament en polypropylène (type I d’Amid).
. Préservation utérine privilégiée (sacro-hystéropexie) en l’absence de pathologie utérine.
. Abandon des gestes anti-incontinence systématiques (colposuspension de Burch prophylactique).
2. Bilan préopératoire et sélection des patientes :
1) Examen clinique :
– Stadification POP-Q (Pelvic Organ Prolapse Quantification) : mesure rigoureuse des compartiments antérieur (Aa, Ba), apical (C, D), postérieur (Ap, Bp), du hiatus génital (gh), du corps périnéal (pb) et de la longueur totale vaginale (tvl).
– Recherche d’une incontinence urinaire d’effort (IUE) masquée : refoulement du prolapsus (à l’aide d’un spéculum démonté ou d’un tampon) à vessie pleine pour démasquer une fuite urinaire lors d’efforts de toux ou de Valsalva.
– Évaluation de la trophicité muqueuse : en cas d’atrophie post-ménopausique, prescrire une œstrogénothérapie locale (au moins 4 à 6 semaines avant l’intervention) pour réduire les risques de complications muqueuses per- et postopératoires.
2) Examens paracliniques :
– Dépistage utérin et cervical : frottis cervico-utérin ou test HPV à jour ; échographie pelvienne endovaginale systématique (recherche d’anomalies endométriales, myomateuses ou annexielles avant de poser l’indication d’une conservation utérine).
– Bilan urodynamique (BUD) : débitmétrie, résidu post-mictionnel, cystomanométrie et mesure du profil de pression urétrale (recherche d’une insuffisance sphinctérienne ou d’une hyperactivité détrusorienne).
– Imagerie pelvienne complémentaire : IRM pelvienne dynamique (déféco-IRM) réservée aux prolapsus complexes multicompartimentaux avec suspicion d’entérocèle/invagination rectale ou aux récidives.
3. Matériaux et principes prothétiques :
– Type de prothèse : Bandelettes en polypropylène monofilament macroporeux (pores > 75 µm, Type I selon Amid), faible grammage (lightweight, ~28–35 g/m²).
. Éviter formellement les prothèses microporeuses ou multifilaments (risque élevé d’infection chronique, de rejet et d’extrusion).
– Principe d’amarrage :
. Distal (vaginal/utérin) : Répartition de la tension sur une large surface vaginale, sans transfixion muqueuse.
. Proximal (promontoire) : Fixation solide sur le ligament longitudinal antérieur (ligament vertébral commun antérieur) en regard du promontoire (L5-S1 ou S1).
. Tension : Le montage doit impérativement être sans tension (tension-free). La surcorrection entraîne dyspareunie, constipation distale et dysurie.
4. Technique opératoire : promontofixation cœlioscopique / robotique
1) Installation et voies d’abord :
– Patiente en décubitus dorsal, cuisses en abduction modérée, fesses débordant légèrement la table.
– Protection des points d’appui nerveux (nerfs sciatique poplité externe, brachial).
– Trendelenburg prononcé (25° à 30°).
– Sonde urinaire à demeure ; sonde gastrique si nécessaire.
– Manutentionnaire vaginal ou bougies (Hegar/Breisky ou sonde vaginale dédiée) manipulées par un aide pour exposer les culs-de-sac vaginaux antérieur et postérieur.
– Disposition des trocarts :
. Trocart ombilical optique (10 ou 12 mm).
. 2 à 3 trocarts opérateurs (5 mm) en fosses iliaques droite et gauche, et sus-pubien ou flanc gauche.
2) Étape 1 : Abord du promontoire sacré :
– Refoulement du côlon sigmoïde vers la gauche de la patiente.
– Repères anatomiques clés :
. Promontoire (saillie discale L5-S1).
. Veine iliaque primitive gauche (croise la ligne médiane à proximité immédiate du disque L5-S1 ; danger majeur d’hémorragie cataclysmique).
. Artère iliaque primitive droite (longe le bord latéral droit).
. Uretère droit (croise les vaisseaux iliaques à distance latérale).
. Vaisseaux sacrés moyens (artère et veine courant verticalement sur le ligament).
. Fibres du plexus hypogastrique supérieur (à respecter pour prévenir les troubles de la vidange vésicale et la constipation).
– Incision du péritoine pariétal postérieur en regard du promontoire à l’aide de pinces bipolaires/ciseaux ou d’énergie ultrasonique.
– Dissection prudente du tissu adipeux prévertébral pour exposer le ligament longitudinal antérieur (aspect blanc nacré nacré solide).
– Contrôle/hémostase préventive des veinules présacrées.
3) Étape 2 : Tunnelisation péritonéale
– Prolongement de l’incision péritonéale du promontoire vers le cul-de-sac de Douglas, en descendant le long du flanc droit du rectum (dans la gouttière pararectale droite).
– L’uretère droit doit rester sous contrôle visuel permanent à la face latérale externe de la dissection.
4) Étape 3 : Dissection antérieure (Espace vésico-vaginal)
– Incision du péritoine au niveau du repli vésico-utérin (ou vésico-vaginal si hystérectomie préalable).
– Dissection minutieuse du fascia vésico-vaginal (septum vésico-vaginal de Halban) de haut en bas, en repoussant la vessie vers le haut et en avant :
. La dissection doit descendre le plus bas possible vers le trigone, jusqu’au tiers inférieur du vagin / col vésical sans léser le détrusor.
. La lame vaginale antérieure doit être dégagée latéralement vers les piliers de la vessie.
. L’aide vaginale permet de tendre la paroi et de contrôler l’épaisseur du mur vaginal.
5) Étape 4 : Dissection postérieure (Espace recto-vaginal)
– Ouverture du péritoine du cul-de-sac de Douglas entre les ligaments utéro-sacrés.
– Clivage de l’espace inter-recto-vaginal (en avant du fascia de Denonvilliers / fascia recto-vaginal) :
. Descente jusqu’au centre tendineux du périnée (corps périnéal) et latéralement vers les faisceaux pubo-rectaux des muscles élévateurs de l’anus.
. La dissection doit être exsangue, au contact direct de la paroi vaginale postérieure pour éviter toute brèche rectale.
6) Étape 5 : Prise en charge de l’utérus
Deux options principales :
– Sacro-hystéropexie (Conservation utérine) :
. Recommandée en première intention chez une patiente avec utérus normal (sans ménorragies, frottis/HPV normaux, échographie normale).
. Les bandelettes antérieure et postérieure sont solidarisées à l’isthme ou la bandelette antérieure est fenestrée / bifurquée pour contourner l’isthme utérin sous les ligaments ronds (cravatage de l’isthme).
– Hystérectomie subtotale contemporaine :
. Si pathologie bénigne associée (fibrome, adénomyose symptomatique).
. Section de l’isthme utérin avec conservation du col. L’extraction du corps utérin doit impérativement se faire dans un sac d’extraction (contained in-bag morcellation) pour prévenir la dissémination de tissu utérin ou de sarcome méconnu.
. Les prothèses antérieure et postérieure sont amarrées au moignon cervical.
– Note sur l’hystérectomie totale : elle est formellement déconseillée lors d’une promontofixation prothétique en raison d’une multiplication par 4 à 5 du risque d’exposition/érosion vaginale de la prothèse au niveau de la cicatrice de colpotomie.
7) Étape 6 : Fixation des prothèses
– Fixation vaginale antérieure :
. Bandelette étalée sans plis sur le vagin antérieur.
. Fixation par 4 à 6 points séparés (ou surjets) de fil non résorbable ou lentement résorbable (ex. PDS 2-0, Polyester 2-0) ou agrafes/ancres en titane hélicoïdales (selon préférences).
. Règle absolue : les points doivent être sous-muqueux et strictement non transfixiants (contrôle digital vaginal régulier).
– Fixation vaginale postérieure :
. Fixation basse au niveau des releveurs de l’anus et/ou de la musculeuse vaginale postérieure.
. Solidarisation de l’extrémité supérieure au col utérin / moignon cervical.
8) Étape 7 : Fixation au promontoire
– Les deux bandelettes (ou la bandelette postérieure jointe à l’antérieure) sont remontées dans le défilé péritonéal pararectal droit jusqu’au promontoire.
– Présentation des prothèses devant le ligament vertébral antérieur :
. Le vagin doit être soutenu dans son axe physiologique (orientation oblique vers le bas et l’arrière, sans traction vers l’avant).
. Absence totale de mise sous tension.
– Fixation au ligament longitudinal antérieur par :
. 1 ou 2 points de fil non résorbable tressé (Polyester n°0 ou n°1) monté sur aiguille ronde à courbure forte.
. Ou ancres osseuses hélicoïdales non résorbables (en s’assurant d’une prise ligamentaire rigide).
. Prudence extrême : ne pas piquer profondément dans le disque ou dans le corps vertébral pour prévenir le risque de spondylodiscite.
9) Étape 8 : Péritonisation (Obligatoire)
– Fermeture hermétique du péritoine pariétal postérieur et du cul-de-sac de Douglas par un surjet continu résorbable (ex. Monocryl ® ou Vicryl ® 2-0, fil barbé résorbable).
– Impératif technique : la prothèse doit être complètement exclue de la cavité péritonéale pour éviter toute adhérence intestinale et supprimer le risque d’occlusion sur hernie interne ou volvulus.
5. Alternatives chirurgicales par voie haute :
1) Suspension latérale cœlioscopique (Technique de Dubuisson) :
– Principe : utilisation d’une prothèse en T ou de deux bras prothétiques fixés à la paroi vaginale antérieure / isthme, puis passés par voie sous-péritonéale vers les parois abdominales antéro-latérales (en arrière des épines iliaques antéro-supérieures).
– Indications :
. Patientes présentant une contre-indication ou une difficulté majeure d’accès au promontoire (obésité morbide, promontoire inaccessible, antécédent de chirurgie vasculaire aorto-iliaque, pontage, spondylodiscite préexistante).
– Avantage : évite totalement la dissection présacrée et ses risques vasculaires majeurs.
2) Pectopexie cœlioscopique (Technique de Banerjee & Noé) :
– Principe : Fixation de la bandelette prothétique au ligament pectiné bilatéral (ligament de Cooper) dans l’espace pelvien latéral.
– Indications : Alternative séduisante en cas d’accès au promontoire hostile, d’obésité sévère ou d’antécédent de chirurgie recto-sigmoïdienne réduisant la mobilité du mésorectum.
6. Gestion de l’incontinence urinaire d’effort (IUE) associée :
– Prise en charge moderne :
. Pas de geste anti-incontinence systématique : la colposuspension de Burch prophylactique systématique n’est plus recommandée car elle augmente la morbidité (dysurie, instabilité vésicale) sans bénéfice systématique démontré.
. Stratégie en 2 temps (Two-step approach) : correction du prolapsus en premier lieu. Évaluation à 3 mois postopératoire. Si une IUE persiste ou est démasquée de manière symptomatique, mise en place secondaire d’une bandelette sous-urétrale (type TVT/TOT) ou prise en charge médicale/rééducative.
7. Complications péri-opératoires et leur prise en charge :
| Complication | Mécanisme / Localisation | Prévention & Conduite à tenir |
|---|---|---|
| Hémorragie présacrée | Lésion de la veine iliaque primitive gauche ou du plexus veineux présacré | Dissection sous vision stricte ; ne pas écarter à l’aveugle. Compression immédiate, clips, hémostatiques topiques, conversion rapide si non contrôlée. |
| Plaie urétérale | Lésion de l’uretère droit le long du trajet péritonéal | Identification constante de l’uretère droit ; pas d’utilisation d’énergie thermique à son contact direct. |
| Plaie vésicale | Dissection de l’espace vésico-vaginal | Test d’étanchéité au bleu de méthylène peropératoire systématique en cas de doute. Suture vésicale en 2 plans et sondage prolongé (7–10 jours). |
| Plaie rectale | Dissection inter-recto-vaginale | Palpation rectale peropératoire / test à l’air si doute. Contre-indication formelle à la pose d’une prothèse si brèche digestive ouverte (risque d’infection prothétique majeure). |
| Spondylodiscite | Infection du disque L5-S1 par contamination de la prothèse ou piqûre discale | Ne jamais perforer le disque ; antibioprophylaxie peropératoire systématique. En cas de douleur lombo-sacrée fébrile postopératoire persistante : IRM lombo-sacrée urgente. |
| Érosion / Exposition prothétique | Points transfixiants vaginaux, dissection trop fine, hystérectomie totale associée | Dissection dans le bon plan anatomique ; points muqueux non transfixiants. Traitement : œstrogènes locaux, exérèse partielle de la bandelette exposée par voie vaginale. |
Points clés
– La promontofixation cœlioscopique ou robot-assistée est le traitement de référence du prolapsus apical et multicompartimental chez la patiente active.
– Le matériel utilisé doit impérativement être une prothèse en polypropylène monofilament macroporeux (type I).
– La conservation utérine (sacro-hystéropexie) est privilégiée en cas d’utérus sain ; l’hystérectomie totale est à proscrire au même temps opératoire en raison du risque d’extrusion.
– L’amarrage au promontoire doit être rigoureusement sans tension (tension-free) pour éviter les douleurs et dysfonctions d’organe.
– Une péritonisation complète et étanche est indispensable pour prévenir les complications occlusives sur brides ou hernies internes.
– En cas de promontoire difficile ou hostile, la suspension latérale (Dubuisson) ou la pectopexie constituent des alternatives validées.