L’hémorragie de la délivrance reste encore une complication majeure de l’accouchement, du fait :

– de son incidence sur la mortalité maternelle (2ème rang après les complications de l’hypertension artérielle),

– et sur la morbidité, non seulement par les conséquences du collapsus qui peut en découler (insuffisance rénale chronique, panhypopituitarisme),

– mais aussi par les complications de la thérapeutique, en particulier des transfusions sanguines en urgence (immunisations, contaminations virales à type d’hépatite B, C ou HIV plus exceptionnelles).

1. Définition :

L’hémorragie de la délivrance est une perte de sang supérieure à la quantité considérée comme physiologique (500 ml), survenant après l’accouchement et dans les 24 heures qui suivent celui-ci.

L’origine de celle-ci n’est pas forcément une hémorragie de la délivrance proprement dite (saignements provenant d’une mauvaise hémostase au niveau de la zone d’insertion placentaire intra-utérine), mais un élargissement de la définition couramment acceptée qui inclut :

– tous les saignements d’origine génitale, souvent traumatiques (utérus, col, vagin et périnée),

– ainsi que les troubles de l’hémostase qui peuvent être primitifs, mais aussi secondaires aux précédents (conséquences et complications d’une hémorragie massive et/ou persistante).

2. Diagnostic :

1) Diagnostic de la perte sanguine :

a) Hémorragie extériorisée :

Le diagnostic de la perte sanguine devrait être facile si l’hémorragie est extériorisée par les voies génitales :

– en fait, il existe au moment de l’accouchement un saignement physiologique pouvant aller jusqu’à 500 ml et la difficulté est la quantification,

– s’organiser au cours de tout accouchement pour le recueil le plus complet possible des pertes sanguines par voie génitale doit être un principe. Un récipient spécialement prévu à cet effet existe sur les tables d’accouchement,

– la quantification ne doit pas négliger les pertes sanguines “camouflées” : champs, linge, garnitures, compresses…

b) Hémorragie non extériorisée :

Le diagnostic de la perte sanguine peut être ignoré si les pertes ne sont pas ou sont incomplètement extériorisées :

– inertie ou atonie utérine avec accumulation de caillots intra-utérins :

. c’est le contrôle régulier du globe utérin (dit “globe de sécurité”) qui ne doit pas dépasser le niveau de l’ombilic, mais surtout ne pas augmenter de volume,

. un geste simple consiste à l’exprimer afin d’extérioriser le contenu éventuel (caillots que l’on peut peser),

– formation d’hématomes pelviens dans les suites de lésions traumatiques. Le saignement n’est alors pas toujours extériorisé, du fait qu’il est représenté par un hématome périgénital dont le diagnostic n’est fait ni par le saignement extériorisé ni par la visualisation objective de celui-ci au niveau périnéo-vulvaire.

Le diagnostic est alors fondé sur la survenue de douleurs devenant souvent intolérables (tension pelvi-périnéale), mais surtout d’un retentissement maternel :

. aggravation des constantes maternelles : pouls, tension artérielle,

. surveillés de principe tous les quarts d’heure pendant les 2 heures qui suivent l’accouchement, puis toutes les heures dans les premières heures.

2) Diagnostic de gravité :

C’est la pratique d’une surveillance régulière de la tension artérielle et du pouls ; mais en fait la rapidité de l’hémorragie fait que très rapidement surviendra une phase d’agitation avec impression de soif, et plus inquiétant une euphorie pré-mortem, signant un collapsus majeur.

C’est plus la quantification rapide du saignement qui fera le diagnostic de gravité. Il peut atteindre 1 à 2 litres en quelques minutes.

3. Causes des hémorragies de la délivrance :

Il existe trois causes principales :

– une pathologie de la délivrance, le saignement provenant de la zone d’insertion placentaire, dont l’hémostase ne s’est pas bien faite pour différentes causes,

– une lésion génitale traumatique : utérine (principalement cervicale) et/ou vaginale et/ou périnéo-vulvaire,

– une pathologie de l’hémostase :

. parfois conséquence de pathologies obstétricales graves (HRP, MIU, chorioamniotite non traitée, embolie amniotique),

. mais surtout d’hémorragies de la délivrance que l’on a laissées s’aggraver : diagnostic non fait ou trop tardif ayant pour conséquence une perte sanguine importante et des troubles de coagulation secondaires.

1) Pathologie de la délivrance :

a) Rétention placentaire :

Troubles dynamiques : l’hémorragie peut être due à des troubles dynamiques :

– l’inertie utérine est la conséquence d’une absence de délivrance physiologique : absence de survenue des contractions utérines survenant dans la phase de décollement faisant suite à la période de repos dite “physiologique” :

. différents facteurs favorisants sont retenus : épuisement musculaire chez les grandes multipares du fait d’un travail prolongé, atonie après un accouchement trop rapide, surdistension de l’utérus (grossesse gémellaire, hydramnios, macrosomie fœtale), pathologie utérine modifiant la contractilité de celui-ci (fibromes, malformations), inertie iatrogène (utilisation des bêtamimétiques, anesthésie au fluothane, arrêt des ocytociques après expulsion de l’enfant),

. l’inertie utérine peut être exsangue, mais souvent, lorsqu’elle se prolonge, et du fait d’un décollement partiel du placenta, elle se complique d’hémorragies importantes,

– l’hypertonie utérine est responsable d’un enchatonnement placentaire (rétention du placenta décollé au-dessus de la contracture) :

. cette contracture peut être cervicale (enchatonnement global) ou localisée, souvent au niveau d’une corne,

. cette hypertonie est souvent iatrogène : injection inadéquate d’ocytociques (délivrance dirigée trop tardive) ou expression utérine incongrue avant le décollement placentaire (à ne jamais effectuer avant que l’on ait confirmé le décollement placentaire par la manœuvre du refoulement sus-pubien, remontant le fond utérin vers l’ombilic, sans constater de réascension du cordon au niveau de l’orifice vulvaire). 

Anomalies placentaires : l’hémorragie peut être due à :

– des anomalies d’insertion placentaire : adhérences anormales, essentiellement représentées par le très rare placenta accreta (villosités placentaires adhérant au myomètre sans interposition des caduques basales), ou percreta (avec villosités placentaires traversant tout le myomètre jusqu’à la séreuse utérine) :

. elle peut concerner une partie ou l’ensemble de la zone d’insertion placentaire,

. certains facteurs sont considérés comme favorisants (insertion placentaire sur une cicatrice utérine, une synéchie, une adénomyose ; séquelles d’endométrite ; curetages abrasifs multiples),

– les anomalies morphologiques du placenta :

. persistance de la totalité ou d’un fragment de placenta dans la cavité utérine,

. cotylédons accessoires séparés du gâteau placentaire principal,

– les localisations anormales du placenta :

. principalement, l’insertion basse du placenta (objectivée par la mesure du petit côté des membranes qui est inférieur à 10 cm à l’examen du délivre). Les contractions utérines ne font alors pas bien l’hémostase de la partie de l’insertion placentaire qui se trouve sur le segment inférieur, celui-ci ne bénéficiant pas de la rétraction du corps utérin,

. plus rarement, l’insertion placentaire sur une cloison d’un utérus malformé.

b) Fautes techniques :

Rappelons que certaines fautes techniques ou manœuvres intempestives pratiquées avant la délivrance et souvent dans le but de l’accélérer peuvent être à la base d’hémorragies :

– arrêt des ocytociques utilisés pendant le travail, après expulsion de l’enfant, alors que ceux-ci doivent être gardés au même débit,

– expression utérine avant le décollement placentaire,

– traction sur le cordon.

c) Inertie utérine :

L’inertie utérine (atonie utérine) faisant suite à une délivrance normale peut être cause de saignements après l’expulsion d’un placenta complet.

d) Inversion utérine :

Complication devenue rarissime, c’est l’invagination du fond utérin en doigt de gant dont on décrit trois degrés : elle est souvent le fait de manœuvres intempestives (traction sur le cordon, expression utérine violente).

2) Lésions génitales traumatiques :

a) Ruptures utérines :

Les ruptures utérines sont définies comme une solution de continuité non chirurgicale de l’utérus.

Leurs causes sont :

– une altération de la paroi utérine : principalement une cicatrice utérine (césarienne, myomectomie avec ouverture de la cavité, rupture suturée, antécédents de perforation), ou un utérus fragilisé (grande multiparité, curetages répétés),

– la disproportion fœto-pelvienne, la rupture survenant alors à l’issue d’un travail prolongé, mal surveillé, le plus souvent chez la multipare,

– les ruptures iatrogènes :

. manœuvres obstétricales (version par manœuvre interne principalement),

. extractions instrumentales (lors de la pose de cuillères ou avant dilatation complète en particulier dans l’extraction de la tête dernière),

. administration intempestive d’ocytociques, surtout dans les disproportions fœto-pelviennes.

b) Déchirures du col :

Ce sont les solutions de continuité non chirurgicales du col utérin, survenues au moment de l’accouchement ; même si elles ne remontent pas jusqu’au segment inférieur et qu’elles sont strictement cervicales, elles peuvent être très hémorragiques.

Rarement dues à une pathologie du col (cancer), elles sont le plus souvent iatrogènes : la parturiente ayant poussé trop tôt, une extraction instrumentale ayant été pratiquée avant dilatation complète, en particulier sur la tête dernière dans la présentation du siège.

c) Déchirures du vagin :

Les déchirures du vagin sont de diagnostic facile lorsqu’elles prolongent une déchirure périnéo-vulvaire.

En fait, elles sont le plus souvent diagnostiquées lors de la révision sous valves.

– L’hémorragie qui en découle peut être sous-estimée, du fait de la constitution d’un hématome dans les tissus celluleux périvaginaux.

– Les facteurs favorisants sont :

. une malformation vaginale non diagnostiquée et non corrigée avant la grossesse,

. une cicatrice vaginale antérieure,

. une vaginite,

. un accouchement dystocique souvent associé à des manœuvres instrumentales (forceps).

d) Déchirures vulvaires et périnéales :

Les déchirures vulvaires et périnéales sont rarement responsables d’hémorragies graves, mais à la base d’une spoliation sanguine parfois non négligeable, surtout si l’on tarde à les réparer. C’est donc une cause cumulée plus qu’une cause directe.

3) Troubles de l’hémostase :

Les troubles de l’hémostase peuvent exister au cours de certaines pathologies obstétricales :

– HRP, dans le cadre de dysgravidie ou non,

– MIU,

– chorioamniotite,

– embolie amniotique.

Dans ces circonstances survient une CIVD, dont découlera une fibrinolyse.

4. Conduite à tenir : Cf chapitre spécial

5. Conclusion :

La gravité des hémorragies de la délivrance incite à une attitude préventive, qui repose en grande partie sur le respect de la physiologie de la délivrance et le diagnostic précoce fondé sur une surveillance attentive dans les minutes et les heures qui suivent l’accouchement.

Une conduite simple, rapide et bien coordonnée entre les différents membres de l’équipe obstétrico-anesthésique permettra de minimiser les effets d’hémorragies qui peuvent mettre en jeu le pronostic vital maternel, mais aussi d’avoir une incidence non négligeable sur la qualité du post-partum (fatigue, échec d’allaitement…).

  • Délivrance normale
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