Le corps jaune (CJ) est une glande endocrine transitoire qui se forme à partir du follicule rompu après l’ovulation.
Il sécrète la progestérone nécessaire à la préparation de l’endomètre à la nidation.
1. Définition du corps jaune :
Le phénomène de lutéinisation transforme la granulosa avasculaire en tissu lutéal richement vascularisé.
Il débute peu avant l’ovulation, sous l’effet du pic de LH, et se poursuit après la rupture folliculaire, la vascularisation maximale étant atteinte en quelques jours.
Il est caractérisé par :
– un arrêt des mitoses (des cellules de la granulosa et de la thèque interne),
– une hypertrophie cellulaire, avec surcharge du cytoplasme en éléments indispensables à la stéroïdogenèse (mitochondries, réticulum endoplasmique lisse, gouttelettes lipidiques),
– la disparition de la membrane basale de Slavjansky, qui met la granulosa en contact avec les vaisseaux sanguins et lymphatiques de la thèque interne, lesquels la pénètrent.
Le corps jaune comprend deux types de cellules :
– les grandes cellules lutéales, issues de la granulosa,
– les petites cellules lutéales, issues de la thèque interne.
* Corps jaune en fonction de l’âge :
– Avant la ménarche : il n’y a ni ovulation, ni corps jaune.
– Premiers cycles menstruels : souvent anovulatoires, donc sans corps jaune (cycles dits alutéaux), avec une sécrétion cyclique d’œstrogènes plus ou moins régulière.
– Période d’activité génitale : ovulation régulièrement suivie d’un corps jaune.
– Périménopause : cycles ovulatoires à phase lutéale parfois courte, alternant avec des cycles anovulatoires.
– Ménopause : plus de corps jaune. Le stroma ovarien sécrète surtout des androgènes, et les œstrogènes circulants proviennent essentiellement de leur aromatisation périphérique (estrone).
2. Le corps jaune, glande endocrine :
Le corps jaune est un organe endocrinien atypique, dont la durée de vie est préprogrammée et dont la fonction dépend de la LH et de facteurs locaux.
Il se développe à partir du follicule qui a expulsé l’ovocyte, et il est formé de cellules granuleuses et de cellules thécales lutéinisées.
La paroi folliculaire s’affaisse et se plisse.
1) Sécrétions du corps jaune :
Elles apparaissent très vite après l’ovulation et atteignent leur maximum entre le 6ème et le 8ème jour de l’existence de la glande, soit vers le 21ème jour d’un cycle de 28 jours.
Le corps jaune produit la progestérone (sécrétion prédominante, de l’ordre de 25 à 40 mg/j à l’acmé), l’œstradiol, la 17-OH-progestérone, l’inhibine A, la relaxine et de petites quantités d’androgènes.
La voie de synthèse prédominante est la voie Δ4.
a) Grandes cellules lutéales (granulosa lutéinisée) :
Jusqu’alors avasculaire, la granulosa est pénétrée par des capillaires issus de la thèque interne.
Ses cellules augmentent de volume et se chargent d’enclaves lipidiques.
Elles sont la principale source de progestérone et, grâce à l’aromatase, elles transforment les androgènes en œstradiol.
b) Petites cellules lutéales (thèque interne lutéinisée) :
Elles s’accumulent à la périphérie, entre les replis des grandes cellules lutéales.
Elles sont sensibles à la LH et produisent des androgènes (androstènedione) et de la progestérone.
Les androgènes sont ensuite aromatisés en œstradiol par les grandes cellules lutéales (théorie des deux cellules, voir le cours « Follicules ovariens »).
Au total, le développement du corps jaune passe par un stade de vascularisation au cours duquel les vaisseaux se développent de la thèque vers l’intérieur de la granulosa.
– La sécrétion de progestérone atteint son acmé environ 8 jours après le pic de LH, puis décline progressivement et disparaît peu avant les menstruations.
– La sécrétion d’œstradiol augmente de nouveau après avoir chuté lors de l’ovulation, et se maintient un peu plus longtemps que celle de la progestérone.
La durée totale du corps jaune est de 14 ± 2 jours en l’absence de grossesse.
2) Effets de la progestérone sécrétée par le corps jaune :
– Endomètre : transformation sécrétoire, permettant l’ouverture de la fenêtre d’implantation (vers J20-J24 d’un cycle de 28 jours).
– Col utérin : glaire épaisse, peu perméable aux spermatozoïdes.
– Effet thermogène : élévation de la température basale de l’ordre de 0,3 à 0,5 °C.
– Axe hypothalamo-hypophysaire : ralentissement de la pulsatilité de la GnRH et rétrocontrôle négatif sur la FSH et la LH.
– Myomètre : quiescence utérine.
– Sein : développement lobulo-alvéolaire.
3) Biosynthèse et métabolisme des stéroïdes ovariens :
a) Synthèse de la progestérone :
Le substrat principal est le LDL-cholestérol, apporté en abondance par la vascularisation intense qui se développe après l’ovulation.
Sous l’effet de la LH, le cholestérol est transporté dans la mitochondrie par la protéine StAR, puis transformé en prégnénolone (P450scc), puis en progestérone (3β-HSD).
b) Synthèse des œstrogènes :
Les androgènes d’origine thécale (androstènedione) sont aromatisés en œstradiol par l’aromatase (CYP19A1) des grandes cellules lutéales.
Les œstrogènes et leurs métabolites sont éliminés dans les urines, surtout sous forme glycuroconjuguée.
c) Synthèse des androgènes :
Les androgènes (androstènedione, testostérone) sont une étape intermédiaire de la biosynthèse des œstrogènes par l’ovaire.
Le corps jaune n’en sécrète que de très petites quantités.
Métabolites urinaires : androstérone, étiocholanolone.
4) Régulation du corps jaune :
La LH est le principal facteur hormonal stimulant le corps jaune.
Son efficacité dépend du nombre de ses récepteurs, dont la formation a été induite par la FSH et l’œstradiol en phase folliculaire.
Certaines données suggèrent qu’une FSH insuffisante en début de phase folliculaire altère la fonction lutéale ultérieure, par défaut de récepteurs à la LH. Ce lien reste débattu.
La progestérone ne peut transformer l’endomètre de façon adéquate qu’à la condition d’un nombre suffisant de récepteurs.
Or c’est l’œstradiol sécrété en phase folliculaire, et également lutéale, qui détermine leur nombre.
C’est ce qui explique l’effet potentiellement nocif pour l’endomètre des anti-œstrogènes utilisés pour stimuler l’ovulation.
En phase lutéale, la progestérone, l’œstradiol et l’inhibine A exercent un rétrocontrôle négatif sur la FSH et la LH, avec un ralentissement de la pulsatilité de la GnRH.
Le corps jaune freine ainsi lui-même la croissance folliculaire.
5) Devenir du corps jaune :
a) Si l’ovule n’est pas fécondé :
Le corps jaune dégénère au bout de 12 à 14 jours, et la menstruation témoigne peu après de la cessation de son activité (lutéolyse).
Le mécanisme de la lutéolyse chez la femme n’est pas entièrement élucidé : il associe la baisse du soutien lutéotrope, une production locale intra-ovarienne de prostaglandines et des modifications vasculaires.
L’origine utérine de la PGF2α, décrite chez certains animaux, n’est pas retenue chez la femme : l’hystérectomie ne modifie pas la durée de vie du corps jaune.
Le processus d’involution commence quelques jours avant les règles suivantes :
– les fibroblastes apparaissent dans la cavité du corps jaune (3 jours avant les règles), ainsi que des monocytes et des histiocytes,
– les cellules granuleuses présentent une vacuolisation du cytoplasme et une pycnose des noyaux,
– le signe le plus frappant est le collapsus vasculaire par épaississement des parois vasculaires.
La fibrose transforme le corps jaune en une masse hyaline : le corpus albicans.
La chute de la progestérone et de l’inhibine A entraîne l’élévation de la FSH, qui recrute la cohorte folliculaire du cycle suivant (voir le cours « Follicules ovariens »).
b) Si l’ovule est fécondé :
Le corps jaune est sauvé par la hCG sécrétée par le trophoblaste : c’est le corps jaune gravidique, qui poursuit sa sécrétion de progestérone jusqu’au relais placentaire (voir la section 4).
3. Activité du corps jaune au cours du cycle menstruel :
Pour le rôle de l’hypothalamus (GnRH), des gonadotrophines (FSH et LH) et les courbes hormonales du cycle, voir les cours « GnRH », « Gonadotrophines (FSH et LH) », « Axe HHO » et « Cycle menstruel normal ».
Seule la cinétique propre au corps jaune est détaillée ici :
1) Progestérone :
– la veille du pic de LH : environ 0,20 ng/mL,
– au moment du pic de LH : environ 1,3 ng/mL (début de la lutéinisation, pic préovulatoire de progestérone),
– entre le 19ème et le 24ème jour du cycle : maximum, de l’ordre de 10 à 20 ng/mL.
Nb : un taux ≥ 3 ng/mL (soit environ 9,5 nmol/L) traduit la présence d’un corps jaune fonctionnel, donc d’une ovulation.
Il n’existe pas de consensus sur un seuil définissant une phase lutéale adéquate.
2) Œstradiol lutéal :
Remontée rapide après la chute ovulatoire, mais toujours inférieure au pic préovulatoire (environ 150 pg/mL contre environ 250 pg/mL).
3) Inhibine A :
Sécrétée par le corps jaune, avec un pic en milieu de phase lutéale.
Elle participe au rétrocontrôle négatif sur la FSH.
4. Le corps jaune pendant la grossesse :
La persistance du corps jaune au-delà du 14ème jour après l’ovulation est le témoin d’une grossesse.
– Biologiquement : le dosage plasmatique met en évidence des sécrétions trophoblastiques et lutéales caractéristiques de la grossesse avant le retard des règles :
. sécrétion trophoblastique (β-hCG) : détectable environ 10 jours après le pic de LH (7 à 9 jours après la conception). Le dosage de β-hCG élimine toute interférence avec la LH.
. sécrétion lutéale : les taux de progestérone et d’œstradiol augmentent jusqu’à la 5ème-6ème SA. A cette date commence le ralentissement de l’activité du corps jaune : stagnation de la progestérone, tandis que le taux d’œstradiol continue à s’élever.
– Historiquement, un plateau thermique prolongé (au-delà de 18 jours) était un signe de grossesse.
Aujourd’hui, le diagnostic repose sur le dosage de β-hCG.
Le relais lutéo-placentaire se fait entre 7 et 10 SA, et il est effectif vers 9-10 SA.
La lutéectomie avant 7 SA provoque l’avortement, alors qu’après 9-10 SA elle est sans conséquence sur la poursuite de la grossesse.
Au cours de la grossesse, le corps jaune perd progressivement sa sensibilité à la hCG. Il régresse après l’accouchement.
Pour le détail des sécrétions placentaires, voir les cours « Placenta endocrine » et « hCG ».
5. Applications cliniques :
1) Soutien de la phase lutéale :
En assistance médicale à la procréation, la phase lutéale est souvent insuffisante ou absente :
– en FIV, les analogues de la GnRH suppriment la LH hypophysaire, et la ponction folliculaire retire des cellules de la granulosa,
– en cycle substitué, il n’y a pas de corps jaune du tout.
Un apport de progestérone est donc nécessaire pour préparer l’endomètre et soutenir le début de la grossesse.
La molécule, la voie d’administration, la durée et le statut AMM en France dépendent du protocole du centre d’AMP.
Pour les techniques d’AMP, voir le cours « Techniques d’AMP ».
2) Insuffisance lutéale : une entité controversée :
L’insuffisance lutéale est classiquement définie par une phase lutéale courte ou une sécrétion de progestérone insuffisante, avec un retard de maturation de l’endomètre.
Ce concept est controversé :
– il n’existe pas de test diagnostique validé : la progestérone est sécrétée de façon pulsatile et un dosage isolé est peu fiable, la datation histologique de l’endomètre n’est pas reproductible,
– l’insuffisance lutéale n’est pas établie comme cause isolée d’infertilité (recommandation ASRM de 2021).
En pratique :
– ne pas poser ce diagnostic sur un seul dosage,
– rechercher une cause sous-jacente : anovulation, hyperprolactinémie, dysthyroïdie, périménopause, stress, restriction calorique,
– l’indication d’un traitement par progestérone en dehors de l’AMP est discutée au cas par cas.
Voir aussi le cours « Pathologie fonctionnelle de l’ovaire ».
3) Absence de corps jaune et prééclampsie :
Lors d’un transfert d’embryon congelé, l’endomètre peut être préparé :
– en cycle naturel (ou naturel modifié) : il y a ovulation et formation d’un corps jaune,
– en cycle substitué (œstradiol puis progestérone) : l’ovulation est supprimée, il n’y a pas de corps jaune.
Des études observationnelles rapportent un sur-risque de troubles hypertensifs de la grossesse, dont la prééclampsie, après transfert en cycle substitué par rapport au cycle naturel.
L’hypothèse avancée est l’absence des produits du corps jaune, notamment la relaxine, qui participent à l’adaptation vasculaire de début de grossesse.
Le niveau de preuve est principalement observationnel, et une relation de cause à effet n’est pas démontrée.
Cette donnée doit être confrontée aux recommandations en vigueur (ESHRE, CNGOF).
Le choix du mode de préparation endométriale relève du centre d’AMP, en fonction de la situation de la patiente (par exemple anovulation).
Références :
– Niswender GD, Juengel JL, Silva PJ, Rollyson MK, McIntush EW. Mechanisms controlling the function and life span of the corpus luteum. Physiol Rev. 2000.
– Csapo AI, Pulkkinen MO, Ruttner B, Sauvage JP, Wiest WG. The significance of the human corpus luteum in pregnancy maintenance. Am J Obstet Gynecol. 1972.
– Practice Committee of the American Society for Reproductive Medicine. Diagnosis and treatment of luteal phase deficiency: a committee opinion. Fertil Steril. 2021.
– ESHRE Guideline Group on Ovarian Stimulation. ESHRE guideline: ovarian stimulation for IVF/ICSI. Hum Reprod Open. 2020.
– Von Versen-Höynck F, et al. Absent or excessive corpus luteum number is associated with altered maternal vascular health in early pregnancy. Hypertension. 2019.
– Ginström Ernstad E, et al. Neonatal and maternal outcome after frozen embryo transfer: increased risks in programmed cycles. Am J Obstet Gynecol. 2019.
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Cycle menstruel normalCycle menstruel normal
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Cycle ovarien normalCycle ovarien normal









