1. Objectifs du traitement chirurgical :

1) Principaux :

Le traitement chirurgical vise trois objectifs :

. Contrôle local : exérèse complète de la tumeur (marges saines, résection R0).

. Stadification : taille tumorale, statut ganglionnaire, histologie définitive, récepteurs hormonaux et HER2.

. Mise en place de la stratégie globale : la chirurgie s’inscrit dans une prise en charge multidisciplinaire (chimiothérapie, radiothérapie, hormonothérapie, thérapies ciblées), décidée en RCP.

Historiquement, le traitement visait à retirer totalement la tumeur, la glande mammaire et les ganglions, menant à des interventions très mutilantes (mastectomie radicale de Halsted, mastectomie élargie de Urban).

Les essais randomisés (NSABP B-04, Milan, NSABP B-06) ont montré que ces interventions n’amélioraient pas la survie.

Depuis les années 80, le traitement conservateur (exérèse partielle + radiothérapie) a une survie équivalente à la mastectomie.

Il est devenu la norme dès que la tumeur est accessible à une résection R0 avec un résultat esthétique acceptable.

2) Secondaires :

Améliorer la qualité de vie, préserver l’esthétique et limiter les séquelles fonctionnelles (désescalade chirurgicale axillaire, oncoplastie, reconstruction), avec un accompagnement psychologique.

2. Préparation préopératoire :

1) Diagnostic et bilan :

– Diagnostic préopératoire par microbiopsie : histologie, grade, récepteurs hormonaux, HER2, Ki67. La chirurgie diagnostique n’est plus la règle.

– Bilan locorégional : mammographie, échographie (avec analyse de l’aisselle), IRM selon les cas.

– Repérage préopératoire des lésions non palpables (harpon, grain radio-opaque ou magnétique) et pose d’un clip tumoral avant toute chimiothérapie néoadjuvante.

– Oncogénétique si critères : un variant BRCA peut modifier le choix du geste (mastectomie bilatérale).

2) Chimiothérapie néoadjuvante :

Elle est indiquée dans les formes triple négatives et HER2+ (selon taille et statut ganglionnaire), dans les tumeurs localement avancées ou inflammatoires, et quand on veut convertir une mastectomie en traitement conservateur.

La réponse histologique complète (pCR) a une valeur pronostique.

Elle modifie aussi la stratégie axillaire (voir 3-4).

3. Techniques chirurgicales :

1) Généralités :

– Préparation cutanée : douche antiseptique préopératoire. Le rasage de l’aisselle la veille est déconseillé. Si nécessaire, tonte juste avant l’intervention.

-Antibioprophylaxie : selon le protocole local (SFAR), à discuter en cas de mastectomie, de curage ou de reconstruction.

– Installation : position du bras permettant un accès optimal à l’aisselle, en évitant la tension musculaire. L’opérateur est du côté du sein pathologique, face au creux axillaire, l’aide de l’autre côté.

– Lymphostase : ligature minutieuse des pédicules cellulo-graisseux (fil ou clip), surtout en haut, sous la veine axillaire et dans le prolongement supéro-interne.

– Suites postopératoires : pansement non changé avant J3 sauf s’il est souillé. Drains retirés selon le débit (en général < 30 à 50 mL/24 h), et non à date fixe. Mobilisation précoce douce du bras. Kinésithérapie après curage axillaire.

2) Traitements conservateurs :

– Tumorectomie large ou quadrantectomie (exérèse plus étendue, avec une bande cutanée).

– Marges : pièce orientée par des fils ou clips, radiographie de pièce en cas de microcalcifications. Pour les carcinomes infiltrants, la marge est considérée comme saine lorsqu’il n’y a pas de cellules tumorales au contact de l’encre (« no ink on tumor »). Pour les CCIS purs, la marge recommandée est ≥ 2 mm. Une marge atteinte conduit à une reprise chirurgicale.

– Radiothérapie : systématique sur la glande restante. Elle réduit de moitié environ le risque de récidive locale et améliore la survie.

– Critères d’éligibilité : rapport tumeur/volume mammaire favorable, résection R0 possible avec un résultat esthétique acceptable, absence de microcalcifications diffuses suspectes, radiothérapie réalisable. Le seuil de 3 cm n’est plus un critère absolu.

– Contre-indications : radiothérapie impossible (irradiation thoracique antérieure, grossesse en début de traitement, certaines connectivites actives), marges persistamment atteintes, refus de la patiente. Les tumeurs rétro-aréolaires ne sont plus une contre-indication (exérèse de la plaque aréolo-mamelonnaire possible).

– Oncoplastie : remodelage glandulaire permettant des exérèses plus larges avec un bon résultat esthétique.

3) Traitements radicaux :

– Mastectomie totale (sans curage systématique, ± sentinelle).

– Mastectomie radicale modifiée (MRM) : ablation du sein avec curage axillaire, en conservant le grand pectoral.

. Opération de Patey : ablation du petit pectoral.

. Opération de Madden : conservation des deux pectoraux (Cf chapitre spécial)

– Mastectomies conservatrices (de la peau ou du mamelon) avec reconstruction immédiate dans des indications sélectionnées (Cf chapitre reconstruction)

– Mastectomie prophylactique : indications oncogénétiques ou personnelles, après RCP.

– Radiothérapie pariétale : indiquée selon le stade (tumeurs volumineuses, atteinte ganglionnaire).

– Mastectomie de Halsted (ablation des deux pectoraux) : abandonnée.

4) Chirurgie axillaire :

– Patiente cN0 (examen clinique + échographie axillaire ± cytoponction d’un ganglion suspect) :

. Ganglion sentinelle (isotope ± bleu ou vert d’indocyanine) : c’est le geste de référence. S’il est négatif, il n’y a pas de curage.

. Sentinelle positive : en cas de 1 à 2 sentinelles macrométastatiques avec traitement conservateur et radiothérapie, le curage complémentaire peut être omis (Z0011). L’AMAROS montre qu’une radiothérapie axillaire est équivalente au curage pour le contrôle local, avec moins de lymphœdème. L’essai SENOMAC étend l’omission du curage aux cT1-3 N0 avec 1 à 2 sentinelles macrométastatiques, y compris après mastectomie.

. Omission de la sentinelle : les essais SOUND et INSEMA ont montré la non-infériorité de l’absence de chirurgie axillaire chez des patientes sélectionnées. Il s’agit de petites tumeurs (cT1, jusqu’à cT2 dans INSEMA), cN0, avec échographie axillaire négative, traitées par chirurgie conservatrice + radiothérapie, surtout luminales et ≥ 50 ans. Elle ne s’applique pas aux triple négatifs, HER2+ ou jeunes patientes sans discussion en RCP.

– Patiente cN+ prouvée :

. Curage axillaire d’emblée, ou chimiothérapie néoadjuvante d’abord.

. Après néoadjuvant, si l’aisselle est devenue ycN0 : sentinelle avec double marquage (≥ 3 ganglions) ou ganglion cible (ganglion biopsié clippé avant traitement). Si le ganglion résiduel est atteint, curage (ou radiothérapie axillaire, selon les protocoles).

Cf chapitre curage axillaire

4. Complications chirurgicales :

1) Complications peropératoires :

– Blessure vasculaire lors du curage : risque faible.

– Lésion du nerf thoracique long (paralysie du grand dentelé, avec scapula alata) ou du nerf thoracodorsal (grand dorsal) : exceptionnelle, mais source d’un déficit gênant que la suture ne corrige généralement pas.

– Section du nerf intercostobrachial : fréquente, source d’hypoesthésie de la face interne du bras.

2) Complications post-opératoires immédiates :

– Lymphocèle (séroma) :

Fréquente après curage ou mastectomie. Elle peut nécessiter des ponctions.

Cf chapitre curage axillaire

– Hématome et hémorragie :

Rares, mais ils peuvent justifier une reprise chirurgicale en urgence pour hémostase.

– Infection du site opératoire :

Pas exceptionnelle (environ 2 à 5 %), plus fréquente après mastectomie, curage ou reconstruction. La lymphocèle peut s’infecter secondairement.

– Nécrose cutanée :

Nécrose des lambeaux ou de la plaque aréolo-mamelonnaire après mastectomie, favorisée par le tabac et la radiothérapie.

– Douleurs :

Fréquentes, d’intensité variable, parfois difficiles à calmer. Prise en charge multimodale.

– Raideur de l’épaule :

Elle est due à une immobilisation excessive. Une mobilisation douce et précoce permet de retrouver une épaule normale en quelques semaines.

3) Complications chirurgicales tardives (Cf. Chapitre du curage axillaire) :

– Lymphœdème du membre supérieur : environ 20 % après curage, contre 5 à 7 % après sentinelle.

– Cordon axillaire (axillary web syndrome).

– Douleurs chroniques post-mastectomie (syndrome douloureux post-chirurgical).

– Limitation persistante de l’épaule, séquelles esthétiques et retentissement psychologique.

5. Indications chirurgicales :

Nous n’envisagerons ici que les patientes justifiant un acte chirurgical.

Les traitements médicaux sont détaillés dans les chapitres spécifiques.

1) Carcinomes infiltrants :

– Petits cancers (stades I et II) : traitement conservateur chaque fois que la résection R0 est possible, sinon mastectomie. Axillaire selon 3-4.

– Tumeurs volumineuses ou rapport tumeur/sein défavorable : mastectomie, ou chimiothérapie néoadjuvante pour tenter une conservation.

– Traitement systémique adjuvant : il n’est plus décidé sur le seul statut ganglionnaire ni sur la ménopause, mais sur la biologie (récepteurs hormonaux, HER2, grade, Ki67, signatures génomiques) et le stade :

. Chimiothérapie selon le profil de risque, avec une place importante dans les formes triple négatives et HER2+.

. Hormonothérapie pour les tumeurs RH+ : tamoxifène (avant la ménopause), inhibiteurs de l’aromatase (après la ménopause, ou avant avec suppression ovarienne selon le risque).

. Thérapies ciblées (trastuzumab, inhibiteurs de CDK4/6, olaparib en cas de BRCA) selon le profil.

2) Carcinomes « in situ » :

a) Carcinome canalaire in situ (CCIS) :

– Classification selon le grade nucléaire (bas, intermédiaire, haut).

– Fréquence en hausse avec le dépistage, souvent révélé par des microcalcifications isolées.

– Traitement conservateur : exérèse avec marge ≥ 2 mm, suivie de radiothérapie. L’omission de la radiothérapie ne se discute que dans des formes à très faible risque.

– Mastectomie : lésion étendue, résection R0 impossible en conservant le sein, ou refus de la radiothérapie.

– Pas de curage axillaire. La sentinelle ne se discute qu’en cas de mastectomie, de masse palpable ou de suspicion d’invasion.

– Hormonothérapie (tamoxifène ou inhibiteur de l’aromatase) si RH+, pour réduire le risque de récidive et de nouveau cancer.

b) Carcinome lobulaire in situ (CLIS) :

– Marqueur de risque. Le CLIS classique, découvert sur microbiopsie concordante, relève d’une surveillance annuelle ± chimioprévention, sans exérèse systématique.

– L’exérèse chirurgicale est indiquée en cas de discordance radio-histologique, ou pour les formes pléomorphes ou floridés, qui se traitent comme un CCIS.

3) Récidives locales :

– Après traitement conservateur : mastectomie de rattrapage (standard) ou nouveau traitement conservateur dans des cas sélectionnés (avec radiothérapie partielle). Bilan d’extension et réévaluation du traitement systémique.

– Après mastectomie : exérèse large chaque fois que possible, radiothérapie pariétale si elle n’a pas été faite et traitement systémique. La chirurgie n’est pas qu’un geste de confort : elle participe au contrôle local.

4) Tumeurs évolutives et inflammatoires :

– Cancer inflammatoire (cT4d) : formes agressives, mais curables par un traitement multimodal. Séquence : chimiothérapie néoadjuvante, puis mastectomie avec curage axillaire, puis radiothérapie pariétale et ganglionnaire. Il n’y a ni sentinelle ni reconstruction immédiate.

– Autres tumeurs localement avancées (cT4) : chimiothérapie néoadjuvante puis chirurgie quand la tumeur devient opérable. En cas d’échec, la radiothérapie est une option.

– La chirurgie « de propreté » (exérèse d’une tumeur ulcérée ou hémorragique pour le confort) ne concerne que des situations palliatives, notamment métastatiques.

Références :

ESMO Early Breast Cancer Clinical Practice Guideline, Ann Oncol 2024.

Moran MS et al., SSO-ASTRO-ASCO, marges chirurgicales (2014) et CCIS (2016).

ASCO Guideline Update, biopsie du ganglion sentinelle (2025).

SOUND (Gentilini, JAMA Oncol 2023) ; INSEMA (Reimer, NEJM 2025).

Z0011 (Giuliano, JAMA 2017) ; AMAROS (Donker, Lancet Oncol 2014) ; SENOMAC (de Boniface, NEJM 2024).

Fisher B et al. et Veronesi U et al., NEJM 2002 (conservation vs mastectomie).

Points clés

– Le traitement conservateur + radiothérapie a la même survie que la mastectomie dans les tumeurs éligibles.

– Ganglion sentinelle si cN0. Le curage est réservé aux atteintes prouvées, et les omissions (curage ou sentinelle) sont possibles dans des profils précis.

– Marges : « no ink on tumor » pour l’infiltrant, ≥ 2 mm pour le CCIS pur.

– Pas de curage dans le CCIS.

– Le traitement systémique se décide sur la biologie tumorale, pas sur le seul statut ganglionnaire ni la ménopause.

– Le cancer inflammatoire est traité à visée curative : néoadjuvant, mastectomie + curage, radiothérapie.

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