L’aspirine à faible dose (81–150 mg/jour) est un traitement pivot en obstétrique moderne, utilisé pour prévenir la prééclampsie, le retard de croissance intra-utérin (RCIU) et la mort fœtale in utero (MFIU).

Son mécanisme d’action, ses indications précises et ses modalités d’utilisation ont été affînés ces dernières années. 

1. Mécanismes d’action :

1) Effets vasculaires et placentaires :

A faible dose, l’aspirine agit principalement par :

– Inhibition irréversible de la cyclo-oxygénase plaquettaire (COX-1) ⇒ ↓ production de thromboxane A2 (vasoconstricteur et pro-agrégant plaquettaire) ⇒ effet anti-agrégant plaquettaire.

– Augmentation de la prostacycline (vasodilatateur) ⇒ amélioration de la perfusion utéro-placentaire.

– Réduction de l’inflammation placentaire (↓ IL-6, TNF-α), limitant les lésions vasculaires.

2) Impact sur la placentation :

– Transformation des artères spiralées (avant 16 SA) : l’aspirine favorise la dilatation des artères utérines, essentielle pour éviter une insuffisance placentaire (cause majeure de prééclampsie et RCIU).

– Prévention des thromboses placentaires (notamment en cas de SAPL ou thrombophilie).

3) Effets sur la coagulation :

– Réduction de l’agrégation plaquettaire sans augmenter le risque hémorragique aux doses préconisées.

– Synergie avec l’héparine en cas de syndrome des anticorps antiphospholipides (SAPL).

2. Indications validées (2025) :

1) Prévention de la prééclampsie :

Cf tableau ci-dessous.

2) Prévention du RCIU :

– Indications :

. Antécédent de RCIU sévère (< 3ème percentile).

. MIU inexpliquée (risque de récidive × 3).

. Pathologies vasculaires maternelles (HTA, diabète, SAPL).

– Dose : 150 mg/j si RCIU précoce (< 32 SA) ou associé à une prééclampsie.

3) Prévention de la mort fœtale in utero (MFIU) :

– Indications :

. Antécédent de MFIU inexpliquée.

. Thrombophilie ou SAPL.

– Dose : 150 mg/j dès 8–10 SA, associée à une héparine de bas poids moléculaire si SAPL confirmé.

4) Cas particuliers :

– COVID-19 symptomatique précoce :

. Démarrer dès la guérison, même avant 12 SA (risque de vasculopathie placentaire).

– Grossesses multiples :

. Indiquée si antécédent de prééclampsie/RCIU ou facteurs de risque vasculaires.

3. Risques et contre-indications pendant la grossesse :

1) Doses élevées ( ≥ 500 mg/jour) :

– Contre-indiquées dès le 6ème mois (24 SA) : ces doses augmentent les risques de toxicité fœtale, notamment cardio-vasculaire et rénale (le risque existe même avec une seule prise et même si la grossesse est à terme…).

– Complications possibles : fermeture prématurée du canal artériel, insuffisance cardiaque fœtale, oligoamnios, insuffisance rénale fœtale.

Nb : Même pendant les cinq premiers mois (avant 24 SA) : l’utilisation d’aspirine à forte dose (> 500 mg/jour) doit être évitée et ne doit se faire que de façon ponctuelle, et en cas d’absolue nécessité.

La prudence générale voudrait d’éviter l’aspirine à forte dose pendant toute la grossesse.

* Alternative pour la douleur :

. Le paracétamol est l’antalgique de choix pendant la grossesse.

. Les AINS comme l’ibuprofène ou le kétoprofène suivent les mêmes contre-indications que l’aspirine à forte dose.

2) Doses faibles ( ≤ 150 mg/jour) :

– Sécurité démontrée : elles n’entraînent pas d’effets secondaires majeurs lorsqu’elles sont prescrites selon les recommandations.

– Effets indésirables rares : augmentation des saignements maternels et hémorragies périnatales, justifiant une surveillance rapprochée.

4. Modalités pratiques :

1) Posologie et administration :

– Dose : 100–150 mg/jour (les doses < 80 mg sont inefficaces).

– Prise le soir pour limiter les effets indésirables digestifs.

– Forme : comprimés entériques (pour réduire l’irritation gastrique).

2) Durée du traitement :

– Début : Entre 8 et 16 SA selon le niveau de risque (idéalement avant 16 SA).

– Fin : 36 SA (au-delà, le bénéfice est limité).

3) Surveillance :

– Clinique :

. Tension artérielle mensuelle.

. Recherche de signes de prééclampsie (protéinurie, œdèmes, céphalées).

– Échographique :

. Doppler des artères utérines à 16–20 SA.

. Biométries fœtales toutes les 3–4 semaines à partir de 24 SA.

– Biologique :

 PlGF/sFlt-1 en cas de suspicion de prééclampsie (ratio > 38 = risque élevé).

4) Effets secondaires et contre-indications :

– Effets indésirables (rares aux doses préconisées) :

. Bruits d’estomac, saignements mineurs.

– Contre-indications :

. Ulcère gastroduodénal actif.

. Allergie à l’aspirine. 

. Troubles sévères de la coagulation.

5. Associations thérapeutiques utiles :

Cf tableau ci-dessous.

6. Cas cliniques :

1) Femme avec antécédent de prééclampsie précoce :

– Démarrage : 8–12 SA.

– Dose : 150 mg/j.

– Surveillance :

 . Doppler utérin à 16–20 SA.

. PlGF/sFlt-1 à 20–24 SA si suspicion de récidive.

2) Femme avec antécédent de MIU inexpliquée :

– Démarrage : 8–10 SA.

– Dose : 150 mg/j + héparine si SAPL/thrombophilie.

– Bilan étiologique :

. Thrombophilie, auto-immunité (anticorps antiphospholipides), anomalies utérines.

3) Grossesse après COVID-19 symptomatique précoce :

– Démarrage : Dès la guérison, même avant 12 SA.

– Dose : 100–150 mg/j.

– Surveillance :

. Échographie à 4 semaines post-infection (biométrie + Doppler).

7. Questions fréquentes et réponses :

1) L’aspirine est-elle sûre pendant la grossesse ?

Oui, aux doses ≤ 150 mg/j.

Aucune augmentation du risque de malformations, saignements ou complications néonatales (méta-analyse BMJ, 2021).

2) Peut-on prendre de l’aspirine en cas d’allaitement ?

Oui, les doses ≤ 150 mg/j passent très peu dans le lait maternel (compatible selon ACOG, 2023).

3) Que faire en cas d’oubli de prise ?

Rependre la dose dès que possible, sans doubler la dose suivante.

4) Faut-il arrêter l’aspirine avant l’accouchement ?

Non, l’arrêt n’est pas nécessaire.

L’aspirine peut être poursuivie jusqu’à 36 SA.

8. Conclusion :

L’aspirine à faible dose (100–150 mg/j), prescrite de manière ciblée, représente une avancée majeure en obstétrique, mais son usage doit être encadré par des recommandations rigoureuses et une surveillance attentive.

L’aspirine à faible dose est le traitement de référence pour prévenir la prééclampsie, le RCIU et la MIU.

Démarrer entre 8 et 16 SA selon le niveau de risque (idéalement avant 16 SA pour un bénéfice maximal).

Associer systématiquement calcium et vitamine D pour potentialiser l’effet.

Surveillance renforcée (Doppler, biométries, PlGF/sFlt-1) chez les femmes à haut risque.

Sécurité démontrée pour la mère et le fœtus aux doses préconisées.

Références bibliographiques :

– CNGOF (2024) – Recommandations pour la pratique clinique : Prévention de la prééclampsie.

– ACOG (2023) – Low-Dose Aspirin Use During Pregnancy.

– Rolnik DL et al. (ASPRE, NEJM 2017) – Aspirin vs Placebo in Pregnancies at High Risk for Preterm Preeclampsia.

– Duley L et al. (Cochrane, 2022) – Antiplatelet agents for preventing preeclampsia and its complications.

– Bramham K et al. (SAFE, NEJM 2021) – Aspirin for Evidence -Based Preeclampsia Prevention.

– ISSHP (2025) – Hypertensive Disorders of Pregnancy : Diagnosis and Management.

NIVEAU DE RISQUEFACTEURS DE RISQUEDEMARRAGE IDEALDOSE

Très haut risque

– Antécédent de prééclampsie précoce (< 34 SA)

– Mort fœtale in utero (MIU)

– RCIU sévère (poids < 3ème percentile)

– SAPL ou lupus

– Thrombophilie avérée (ex. : mutation Leiden, déficit en protéine S/C)

8–12 SA

150 mg/j

Haut risque

– Antécédent de prééclampsie tardive (≥ 34 SA)

– RCIU modéré (poids entre 3ème et 10ème percentile)

– Diabète (type 1 ou 2)

– HTA chronique

– Obésité (IMC ≥ 30)

– Grossesse multiple (gémellaire ou plus)

10–12 SA

100–150 mg/j

Risque modéré

– Primipare ≥ 35 ans

– Antécédent familial de prééclampsie

– Maladie rénale chronique

– Migraines sévères

12–16 SA

100 mg/j

Risque faible

Grossesse sans facteur de risque

Pas d’indication

 

TRAITEMENT ASSOCIEINDICATIONDOSENIVEAU DE PREUVE
Calcium

Réduction du risque de prééclampsie

1–1,5 g/jA
Vitamine D

Amélioration de la placentation

1000–2000 UI/jB
Héparine (HBPM)

SAPL ou thrombophilie

Enoxaparine 40 mg/jA
Oméga-3

Prévention du RCIU

1 g/j (DHA)C

Points clés

– L’aspirine à faible dose est un outil efficace pour la prévention de la prééclampsie et des complications vasculaires, à condition d’être initiée précocement (à partir de 8 SA) et arrêtée à 36 SA.

– Toujours évaluer le rapport bénéfice/risque avant toute prescription d’aspirine pendant la grossesse.

– Différencier clairement les doses anti-agrégantes (100-150 mg) des doses anti-inflammatoires (> 500 mg)

– Privilégier les faibles doses (100-150 mg/j) et éviter toute utilisation à forte dose.

– Informer la patiente des risques potentiels et surveiller la survenue d’effets indésirables.

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